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Palabra del Ejército Zapatista de Liberación Nacional

Jul142026

Un tracteur en Commun et le Cas du Perroquet Fou II.- Ils ne vont pas y arriver.

Images: Terci@s Compas Zapatistas
Musique : Mercedes Sosa « Todo Cambia », Compositeur : Julio Numhauser Navarro

Un tracteur en Commun et le Cas du Perroquet Fou

II.- Ils ne vont pas y arriver.

Pour le professeur Enrique Ávila Carrillo et les enseignants qui enseignent et apprennent… en luttant

  Cette anecdote, c’est le Sous-commandant insurgé Moisés qui me l’a racontée il y a quelques jours : des fils d’anciens propriétaires terriens ont envahi une terre récupérée. Argumentant que dans le passé, cette terre était celle de leurs parents, ils y sont entrés et ont commencé à y construire leurs maisons. Est alors arrivé un groupe de compas pour leur expliquer qu’ils ne pouvaient pas faire ça, que cette terre était du Commun, c’est-à-dire qu’elle n’était la propriété de personne, ni de l’État, ni une propriété privée, ni ejidal [les ejidos sont des terres attribuées à des communautés de paysan·ne·s et gérées collectivement, ndt]. En voyant arriver les compañeros, les envahisseurs ont pensé qu’ils allaient les chasser, alors ils se sont mis à dire que l’armée, la police, les juges, qu’ils avaient un parent juriste, que Trump, que Sheinbaum, qu’ils n’arriveraient jamais à les mettre dehors, qu’ils ne sortiraient de là que morts.

  Les compas ont souri, écouté patiemment, et, une fois que les aspirants proprios en eurent fini avec leurs menaces, ils leur ont dit : « Bon, frères, ça y est, j’ai écouté ta parole, maintenant, écoute la parole que nous t’apportons ». Et ils ont commencé à leur expliquer le Commun et qu’ils pouvaient travailler la terre, aux côtés d’autres frères d’autres villages et communautés, mais que cette terre n’était la propriété de personne. Les parents des improbables proprios comprennent la langue, parce qu’ils ont grandi dans cette région, les compas leur ont donc tout expliqué dans la langue des peuples originaires, au grand désespoir de leurs enfants qui étaient des « juristes » de la ville. Durant la discussion, les parents approuvaient de la tête les arguments des compañeros. À la fin, ils ont dit à leurs enfants : « C’est pas ce que nous ont dit là-bas ceux du parti Morena ; ces frères ont raison dans ce qu’ils disent et ils ne vont pas nous chasser, mais ils vont être nos voisins. » Ils ont donné à leurs enfants la version en castilla (qui sera toujours plus pauvre qu’en langue originaire). Acculés par tout ce raisonnement, les enfants ont rétorqué : « Mais ils ne vont pas y arriver, ça ne marchera pas ce truc du Commun. Les gens sont égoïstes, ils veulent avoir toujours plus. Les gens ne veulent pas partager ni prendre en compte les autres. Et pire encore s’ils sont… s’ils sont… comme vous êtes. » Ils se sont forcés à ne pas dire « s’ils sont indigènes », peut-être par crainte d’être agressés. Les compas se sont contentés de répondre : « Et bien, nous verrons bien dans la pratique si c’est possible ou pas. »

  À court d’arguments, ces personnes sont passées à l’argument central : « C’est que vous êtes castristes ». « C’est quoi ça, castristes ? », leur ont-ils demandé. Et eux : « Les castristes sont des communistes, ça veut dire que les femmes sont communes, elles sont à tous. » Les compas ont ri, et un des nôtres a demandé : « Et pourquoi ce ne sont pas les hommes qui sont à toutes ? » Le candidat au programme Sembrando Vida [programme social du gouvernement, ndt] (en réalité, il ne voulait pas devenir propriétaire terrien, mais morceler la terre, demander l’aide du gouvernement et ensuite vendre les bouts de terrain) est resté un moment à penser, comme s’il soupesait les avantages à passer de femmes communes à hommes communs, mais un compa est intervenu et lui a demandé : « Donc ta femme est ta propriété ? Tu l’as déjà informée que tu es son seigneur et maître, et que c’est toi qui décides de ce qu’elle ressent, de ce qu’elle pense, de ce qu’elle veut, de ce qu’elle rêve ? » Le gars de la ville a hésité. Peut-être s’est-il imaginé le savon que lui passerait sa femme s’il lui venait à l’esprit ne serait-ce que d’insinuer ça et que le mariage n’était rien qu’un contrat dans lequel, lui, le mari, prenait possession d’elle, la mariée, « jusqu’à ce que la mort les sépare ». Un contrat quoi, d’achat-vente ; comme on achète du bétail ou des télévisions pour voir la coupe du monde de football. C’est-à-dire de la traite d’être humains, mais avec bénédiction légale.

  Les compas lui ont expliqué que le Commun se référait seulement à la propriété de la terre et pas au travail. « Donc » a dit l’homme déjà sur la défensive, « ce que je tire de mon travail est à moi ? » « C’est ça », lui ont-ils répondu. Lui a insisté : « Autrement dit, si moi, je sème, par exemple, des bananes, sur ma terre, on ne va pas me les prendre ou me demander un pourcentage ? »

  « Encore la même chanson », lui disent-ils, « ce n’est pas TA terre, elle est au Commun. Et ton travail, le produit de ton travail, il est à toi et personne, du moins personne de zapatiste, ne va te l’enlever ni t’en demander une partie. De la même façon que tes caleçons, ta voiture, tes vêtements, ta maison, ton endroit, ta brosse à dents, tes affaires quoi. Mais la terre c’est Commun, et on la travaille chacun son tour. Tu travailles, tu tires ta production, puis d’autres entrent pour travailler cette terre, puis d’autres et ainsi de suite. Ce n’est que comme ça que l’humanité va pouvoir survivre à la tempête. À moins que les choses là-bas en ville soient si tranquilles ? Ne se bat-on pas pour la nourriture, le transport, l’eau, la violence, les disparitions, la santé, l’éducation, les vêtements, les chaussures ? N’est-il pas vrai que les gouvernants, peu importe leur parti, sont pareils que les criminels ? »

  « Cela dit, nous te signalons qu’il n’est pas permis de consommer de drogues, d’en produire, d’en faire le commerce ni le trafic. Et les activités qui blessent la Terre Mère, comme l’exploitation minière, le fracking, la déforestation, l’accaparement de l’eau ne sont pas autorisées. Pas plus que l’alcoolisme, la prostitution, la traite d’êtres humains, la violence contre les femmes et les enfants, le mépris et l’abandon des personnes de sagesse, la moquerie et les agressions envers les personnes différentes, et toutes ces choses aux noms bizarres qui ne servent qu’à faire croire aux gens que le mal qu’on va faire c’est pour leur bien. »

  « Mais la terre, c’est pour produire », a-t-il rétorqué. Un des compas, se rappelant les longues discussions, les débats et les disputes dans les assemblées zapatistes, est intervenu et a dit : « Oui, mais une chose est produire pour le marché et une autre produire pour la vie. La terre du Commun, c’est pour la vie, pas pour faire du profit. »

  « Alors », ont-ils demandé, « si la terre n’est à personne, vous, vous êtes quoi ? »

  « Des Gardiens », avons-nous répondu. Un autre compa a ajouté : « Et des Gardiennes ». Un autre encore : « Et des Gardien·nes ».

  Il ont pris congé. Ils ont dit qu’ils avaient compris mais qu’ils allaient consulter la Bible de leur religion pour voir si cette chose du Commun n’allait pas à l’encontre de la parole de Dieu.

-*-

  Cet argument comme quoi « ils ne vont pas y arriver », fondé sur le caractère irrémédiable de l’individualisme, de l’égoïsme et de l’avarice, n’est pas seulement un argument du capitalisme. On le retrouve également chez celleux qui se disent de gauche et attendent, avec patience, de nous voir échouer. Non seulement à cause de l’individualisme, ni seulement parce que cela du Commun n’est pas venu de leurs grandes têtes accompagné de notes de bas de page, mais aussi parce que cela ne suit pas les « saints » préceptes de la gauche orthodoxe selon lesquels il y a d’abord la publication et la propagande pour conscientiser et mobiliser, ensuite le parti, puis la prise du Pouvoir, puis l’État comme propriétaire représentatif et régulateur. Et puis, beaucoup de siècles après, si Dieu leur prête vie jusque là, le Commun.

-*-

  Mais, puisque ce truc du « castrisme » est sorti et comme le peuple de Cuba souffre un blocus (sans l’euphémisme actuel d’« embargo ») ainsi qu’une nouvelle menace d’intervention militaire, maintenant, aujourd’hui, allons-y de quelques mots sur ce peuple que nous respectons et admirons.

  Nous croyons que sa résistance et sa rébellion sont évidentes. Non seulement il a maintenu un projet social au milieu de toutes les menaces possibles, face à toutes les agressions imaginables et inimaginables, subissant des campagnes mondiales de calomnies et de mensonges ; mais aussi face aux réflexions « sensées » de ceux qui ne sont « ni chair ni poisson », qui prétendent n’être ni d’ici ni de là et dont les paroles les plus aimables sont : « Ce fut beau au début, mais avec le temps c’est devenu une dictature. » Et qui n’est qu’une autre façon de dire : « Avant c’était la mode de soutenir Cuba, maintenant la mode c’est de l’attaquer. »

  Bref, ce n’est pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière, qu’on décrète la mort (du moins médiatique) de ce que le peuple lui-même appelle « la révolution cubaine ». Dans les dernières décennies… ok, bon, depuis ce Janvier 59-là, on dit, on répète, on récite, on éructe : « Cuba ne va pas survivre… Si elle ne se trahit pas elle-même. » Bon, pas avec ces mots-là.

  Et il ne s’agit pas seulement d’oublier Girón et Fidel Castro s’agitant avec son équipe parce qu’on ne voulait pas le laisser aller au front (en ces temps-là où les commandants marchaient à la tête de leurs troupes). Pas plus que les efforts vains de l’ineffable Agence Centrale d’Intelligence, la CIA gringa, pour en finir avec la direction. Il suffit de rappeler le désespoir d’un membre du Congrès nord-américain de l’époque, au moment de faire comparaître les responsables chargés de « résoudre le problème cubain » : l’agent expliquait, avec luxe de détails, le plan visant à empoisonner Fidel Castro… pour faire tomber sa barbe mythique. Le membre du Congrès, les yeux et la voix exaltés, demandait : « Cela veut dire que nous avons dépensé tant de millions pour faire tomber la barbe de Castro, pour le raser ? Ce n’était pas plus simple de lui tirer une balle ? »

  Et les avions abattus, les attentats terroristes, les sabotages, l’« embargo », les éructations médiatiques des spécialistes en tout et connaisseurs de rien ?

  Et on peut se demander : s’ils ont réussi tout ce qu’ils ont réussi malgré tout cela à leur encontre, que n’auraient-ils pas pu faire si on les avait laissés en paix ?

  Il s’agit, surtout, d’oublier ce qui est fondamental : que cela soit vrai ou pas, qu’ils aient commis, commettent et commettront encore des erreurs, mais ce sont LEURS erreurs, LEURS réussites, LEUR histoire, LEUR présent et LEUR futur. Et ça, c’est difficile à comprendre depuis les bureaux de l’académie, la théorie stérile (sans pratique quoi) et le commentaire banal et vain qui n’obtient pas même les likes de rigueur.

  Mais laissez de côté les tendances sur les réseaux sociaux et dans les médias. Pourquoi n’ont-ils pas pu les faire plier ? Pourquoi une intervention militaire gringa serait-elle nécessaire s’ils avaient déjà obtenu la « libération » avec des appuis comme ceux que l’opposition cubaine a eus ? Dites, il y a comme quelque chose ici qui ne s’explique pas. Il y a comme quelque chose dans ce peuple qui ne se comprend pas et qui n’a pas à voir avec l’individualisme, l’égoïsme, l’avarice et le reste. Peut-être, je ne sais pas, c’est un suppositoire, mais il me vient à l’esprit qu’il se peut que ça soit une question de langue : il se peut que dans l’alphabet cubain les lettres pour composer le mot « se rendre » n’existent pas.

  Et Cuba est aussi évoquée car, si ma mémoire est bonne, le Mouvement du 26 juillet n’a pas suivi les manuels de l’orthodoxie communiste de l’époque, qui avait contraint la façon de faire de la gauche latino-américaine aux diktats du « camp socialiste » d’alors. En bref : ils ont fait leur propre histoire. Pas pour les livres, les analyses, les réflexions sans mise en pratique concrète, mais pour la vie.

  Cuba si proche des États-Unis et si loin d’être comprise, survivra. Parce qu’il y en a qui espèrent que l’île devienne un Mariel d’une pointe à l’autre, mais il y en a aussi qui savent que ce sera une Playa Girón que contemplera le soleil en se levant… le jour d’après.

-*-

  Ces réflexions me viennent à l’esprit après avoir assisté à quelques-unes des réunions des « Interzones » (je l’écris entre guillemets car le nom va changer d’un moment à l’autre), à des assemblées d’autorités autonomes et responsables, de théâtristes, de coordinations d’art et de culture, de « En tant que femmes que nous sommes », de jeunes – filles et garçons –, d’hommes et de femmes « de sagesse » (âgé·es quoi), où ça discute et ça débat de quelque chose de nouveau. Si, nouveau-nouveau.

  Je crois que j’ai dit une fois que les zapatistes, nous ne cherchions pas comment être heureux mais comment être malheureux. Comme c’est notre façon de faire de nous imposer de nouveaux défis, des travaux, des changements inattendus la veille, la critique impitoyable en interne, les insomnies, les douleurs d’estomac (avec ou sans tamale cru), les inquiétudes, les longues discussions, les chutes et les relèvements. Et je comprends alors que le problème, notre problème, c’est que nous essayons de vivre ce dont nous rêvons. Et ça nous va bien ainsi.

-*-

  Les rêves restent des rêves tant qu’ils ne sont pas semés dans la réalité. Il s’ensuivra alors un long chemin accidenté, plein de faux pas, de déboires, avec plus de descentes que de montées. Et bien sûr la présence immanquable des personnes qui opinent que pas comme ça, pas encore, qu’on ne va pas y arriver, que c’est impossible. Le progressisme de salon a toujours exigé obéissance et subordination dans son renoncement quotidien.

  Le défunt disait que tout est impossible la veille. Il l’a dit en pensant au 31 décembre 1993 et il l’a répété et il le répète à chaque nouvelle idée, chaque nouvelle initiative, interne ou externe, on l’entend en langues originaires de racine maya et en castilla… dans les montagnes du sud-est mexicain.

  Car il y aura toujours quelqu’un·e, en bas et à gauche, qui prendra ce rêve dans ses mains, préparera le terrain et le temps, le calendrier et la géographie quoi, et, sans cérémonies rituelles, déclarations pompeuses ni promesses vaines, se mettra à travailler pour réaliser ce rêve.

  Alors et alors seulement, les rêves cessent d’en être et deviennent… une possibilité.

-*-

  Ça veut dire que d’autres changements sont en vue ? Oui, je le crains bien, et le célèbre (soupir).

(À suivre…)

Depuis les montagnes du Sud-est mexicain.

Le Capitaine.
Mexique, mai 2026.

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