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Palabra del Ejército Zapatista de Liberación Nacional

Jul022026

Un tracteur en Commun et le cas du perroquet fou I.- La Généalogie du Tamale.


Images : Tercios Compas Zapatistas
Musique : Los Cojolites «Tierra Madre»

Un tracteur en Commun et le cas du perroquet fou
I.- La Généalogie du Tamale.

Pour les mères chercheuses, avec admiration et respect.

 

  Je dois vous préciser que je ne pensais pas voir ça de mon vivant. Cette combinaison de pratiques et de savoirs coutumiers vieux de plusieurs décennies, avec les sciences et les techniques appliquées. Oui, dans les champs. Oui, dans la lutte pour la vie.

  Le Sous-commandant Insurgé Moisés m’en a expliqué le processus :

  D’abord tu choisis le terrain. Plus il est plat, mieux c’est. Vient ensuite ce qu’on appelle l’abattis-brûlis : à l’aide d’une machette et parfois d’une hache, on abat les arbres grands, moyens et petits. Si c’était déjà un terrain d’ancienne milpa, alors c’est de l’acahual (petits arbres et plantes). Si c’était un pré, et bien, il n’y a déjà plus d’arbres. Il faut attendre que ça sèche bien et ensuite vient le « brûlis », qui consiste, comme son nom l’indique, à mettre le feu au terrain pour que la terre soit fertilisée par les cendres. Ensuite c’est le tour du nettoyage : on enlève les pierres, les troncs, les branches et les racines. Après vient le semis, que l’on fait avec une coa (un bâton droit, avec parfois une pointe en fer). La personne qui sème transporte les graines à l’intérieur d’une morraleta, avance petit à petit en trouant la terre avec la coa et dépose la graine dans la terre. Ensuite il faut attendre qu’il pleuve. Bien sûr, encore faut-il que la seca (période de chaleur), avec ses bourrasques, n’ait pas propagé le feu au-delà des « lignes de sécurité », sinon il faut s’organiser collectivement pour aller l’éteindre avant qu’il ne s’étende et n’arrive à la forêt… ou aux villages.

  S’il pleut, c’est bien. S’il ne pleut pas, c’est mauvais. Il faut alors envoyer des pétards au ciel pour que le nuage se réveille et qu’il se laisse tomber sur la terre, là où la graine attend la vie que chaque goutte d’eau porte en elle.

  Après ? Attendre, être attentif au climat. Si tout va bien, dans environ 3 mois, il y aura des épis de maïs et ensuite du maïs en grains. Après vient la récolte : cueillir les épis et les entasser dans une petite cabane qu’on appelle « troje ». De là, chaque fois qu’on en a besoin, on amène une certaine quantité d’épis à la maison et la famille entière (grands-parents, parents et la marmaille) s’assied pour égrainer. Ensuite, vient la cuisson du maïs, avec un peu de chaux extraite des pierres. La chaux est comme une pierre spéciale, blanche. Dans certains endroits, on l’appelle Poj´ton. On la chauffe au bois et ensuite on la broie jusqu’à ce qu’elle devienne une poudre fine. Si tu n’en trouves pas, tu peux faire avec la carapace ou la coquille d’un escargot de rivière. Et si tu n’as pas ni Poj´ton, ni escargot, bah tant pis, il faut trouver les sous pour acheter la chaux.

  Une compañera me précise : « Ça, mélanger la chaux avec le maïs, c’est pas pour n’importe qui. Il faut, comme qui dirait, les mamans. La maman te dit quelle quantité de chaux tu mets dans la marmite avec le maïs dans l’eau. Si t’en mets pas assez, ça marche pas. Et si tu en mets trop, ça pique. Alors tu dois calculer, comme te l’apprend ta maman. Et quand tu grandis, alors tu sais déjà calculer. Mais ce n’est pas que tu mesures avec des centilitres, des millilitres et ces choses de la mathématique. C’est que tu mesures selon ce que t’enseigne ta maman. Et tu dois bien mélanger avec la main, pour qu’il ne reste pas de grumeaux, mais que ce soit bien fait.

  Si tu n’apprends pas à bien faire, ça se sait vite dans le village et on te regarde de travers. Et c’est pire pour la maman, on dit du mal d’elle parce qu’elle n’apprend pas à ses petits ce qu’il faut savoir du maïs, c’est-à-dire de la vie. Il faut donc que les petits apprennent bien. Comme qui dirait, les mamans ont besoin des petits. Je crois que c’est pour ça qu’on nous gronde beaucoup quand on est petit, c’est pour qu’on apprenne. Et c’est pour ça que les mamans pensent toujours à leurs petits et, s’il ne sont pas là, elles les cherchent. Si on n’avait pas de maman, je crois qu’on mourrait tous, d’un coup. »

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  Ensuite, une fois le maïs cuit, il faut le moudre à la main, avec un vieux moulin mécanique. S’il n’y en a pas, et bien avec un metate et une pierre. Et là, la pâte est prête pour la tortilla… ou le tamale. Si c’est jour de fête, alors peut-être avec du cuche (porc), du poulet ou de la dinde. Et la sauce, bien sûr, qui est une sorte d’assaisonnement qu’on ajoute à la viande. S’il n’y a pas de viande, ben des haricots… ou des légumes (beurk). On peut aussi le faire avec du piment vert ou rouge, et avec du sucre. Après tout ça, et si tu as la chance que la personne qui le cuisine ne laisse pas le tamale cru, alors tu pourras manger des tamales. Et s’il est cru, et bien tant pis, de toute façon tu dois manger car c’est tout ce qu’il y a. Mais attention, il faut faire gaffe à ce qu’il y ait des toilettes tout près.

  Si c’est la fête, on danse. Oui, des cumbias. Même si ensuite il y a aussi du rock, du ska, de la banda et ces musiques avec lesquelles les jeunes filles et les garçons sautillent comme s’iels étaient sur une fourmilière. Mais l’amour, et bien sûr le désamour, souvent fleurissent et donnent des fruits avec les cumbias. Là les hanches promettent des fièvres… et des nuits blanches… et des pluies… et des dépits.

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  Et après ? Ben ça recommence. Et ainsi pour les siècles des siècles. Il y a l’humanité parce qu’il y a la terre. En d’autres termes, on pourrait dire que la terre est la mère de l’humanité. Imagine qu’il n’y ait pas de terre, où est-ce que tu trouverais toutes les cochonneries que tu manges ? Sans terre, il n’y a ni nourriture, ni animaux, ni air, ni pluie. Il n’y a rien. C’est pour ça que nous disons que la terre est vie.

  Les peuples et les communautés du Congrès national indigène nous ont appris à dire « territoire ». C’est-à-dire que ce n’est pas seulement la terre-terre, mais aussi l’eau, les bois, les animaux sauvages, la pluie, le vent, le soleil. Tout. Nous, quand nous disons « terre », nous disons tout ça ; mais dans les villes, ils comprennent « terre » comme un bout de terre et non comme un tout. C’est pour ça que le CNI nous a appris à dire « territoire ».

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  Les guerres actuelles, soit dit en passant, visent à conquérir des territoires. C’est pour cela que peu importe le nombre de personnes qu’ils assassinent, le nombre de bâtiments, d’hôpitaux, d’écoles (avec des petites filles à l’intérieur), de quartiers entiers qu’ils détruisent. Car c’est ce dont il s’agit dans la guerre capitaliste : de détruire pour reconstruire après, et de dépeupler pour ensuite réordonner le territoire conquis. Et c’est pour cela qu’il y a, parmi l’humanité, celleux qu’on appelle « Gardien.nes » de la terre, c’est-à-dire du territoire. Ce sont les enfants de la Terre Mère, de la Résistance et de la Rébellion. Et c’est pour cette raison qu’ils assassinent, font disparaître et enferment les défenseurs de la forêt. C’est pour cela que le problème, ce n’est pas Netanyahu ou Trump. Ou, plutôt, pas seulement.

  Car qu’ils soient là ou non, le Grand Patron, le système capitaliste quoi, veut assassiner des personnes et détruire des populations entières. Parce que, dans ces populations et dans le cœur de ces personnes, vit la vie.

  C’est comme ça qu’est né le système : en tuant et en détruisant. Et c’est comme ça qu’il a grandi. C’est comme ça qu’il se maintient, même si ses méthodes et ses justifications changent. Le système capitaliste, c’est la mort. Pas seulement pour l’humanité. Mais aussi pour la planète entière. C’est pour cela que nous disons que la lutte contre le capitalisme est la lutte pour la vie. Et vice versa.

  Qui comprend plus et mieux cela ? Et bien ce sont celleux qui vivent dans un territoire, c’est-à-dire, sur la terre. Mais iels ne luttent pas pour la propriété du territoire mais bien pour le défendre. Et c’est pour cela que le capitalisme les attaque, parce qu’iels gênent son plan.

-*-

J’ai demandé au SubMoy : « Mais, alors, maintenant il n’y a plus de brûlis ? »

« Non, nous sommes en train de donner une sorte d’exemple, d’enseignement, aux compas elleux-mêmes et aux frères partidistas  [partidistas : Groupes de personnes qui entretiennent des liens avec les partis politiques. Ndt.] également, qu’en utilisant la technique, il n’y a plus besoin du brûlis, et ainsi le feu ne se propage pas, mettant en danger animaux, arbres et personnes. En plus, il n’y a plus de fumée. Et tu n’as pas besoin d’attendre qu’il pleuve ni de gaspiller des fusées. C’est-à-dire que, sans arrêter de travailler la terre, on peut en prendre soin et l’améliorer. »

  « Et le tracteur, il sort d’où ? »

  « Ah, ils le gardaient dans un puy [mot maya pour désigner le Caracol, centre d’organisation des zapatistes, ndt]  depuis des années, mais ils ne l’utilisaient pas, et il était juste là en train de s’abîmer. C’est alors que le Commun est arrivé à la rescousse. Ce sont les chauffeurologues qui l’ont réparé, l’ont lavé, l’ont fait beau gosse, et ils l’ont maintenant déplacé sur cette terre qui est du Commun, et qui est de tous et de personne. »

  « Mais peut-être que dans le jour d’après il ne va plus y avoir de carburant pour le tracteur… ni de tracteur. »

  « Ah, sûrement. Mais nous apprenons comme nos arrière-grands-parents et nos grands-parents, à faire les choses avec ce qu’il y a et avec la tête. L’important est de toujours garder en tête de prendre soin de la terre-mère. »

  Un de nos compas qui enseigne et a des élèves filles et garçons, principalement tzotziles et cho´oles. Ce compa est du Puy de Roberto Barrios, et il vient avec son groupe pour mettre en pratique ce qu’ils apprennent. Parce que si l’on ne met pas en pratique ce que l’on sait, et bien, ça ne sert à rien. En d’autre termes, ce qu’il recherche c’est la pratique. L’endroit où il enseigne, on pourrait l’appeler « Centre de Recherche, d’Analyse, et d’Enseignement Rebelle Zapatiste du Travail dans les Champs et dans la Défense et le Soin de la Terre Mère qui Combine la Connaissance de Nos Ancêtres avec les Connaissances des Sciences, des Techniques, des Arts, et de ce qui nous Vient à l’Esprit et que nous Inventons Au fur et à Mesure de la Pratique » (CIAERZTCDCMTCCNACCTALVAOISVP, pour l’acronyme en espagnol). 

  Nan, c’est pas vrai que ça s’appelle comme ça. Mais ils vont lui donner un nom. Peut-être aussi long voire plus, je ne sais pas. Le fait est que, comme dans les Cumbias, ce qui compte c’est la mise en pratique des connaissances. Parce que tu peux bien écrire des livres théoriques sur la Cumbia, expliquer avec des ellipses et des paraboles, des équations différentielles et des asymptotes, la rotation des hanches et le rythme des pieds et des mains. Mais, compa, si tu ne le pratiques pas, on va avoir l’impression que tes pantalons sont en carton ou que tu as une crampe.

-*-

  Quand j’ai vu que les arrosages fonctionnaient vraiment et qu’ils étaient en train de semer, j’ai pensé : « ça y est, je peux mourir ». Je crois que je l’ai pensé à voix haute, parce que la Verónica, qui se baladait par là en se mêlant de tout, pour changer, m’a dit « Encore ?! » Et, me regardant avec réprobation, elle a ajouté : « Tu es agaçant à mourir tout le temps. À tel point que les femmes des villages se sont plaintes au SubMoy du fait qu’elles prient pour rien à chaque fois. »

  « Donc elles prient pour moi ? »

  « Bien sûr que non ! Elles prient pour le pauvre démon, qui va souffrir quand tu vas arriver en enfer, et que tu vas te mettre à faire tes bêtises. »

  Bon, mais cela n’est pas le sujet.

-*-

  Dans n’importe quel recoin du monde, fleurissent les vies des résistances et des rébellions. Hier elles s’appelaient Venezuela. Aujourd’hui elles s’appellent Iran et Cuba. Toujours, elles s’appellent Palestine. Parce qu’il y aura toujours quelqu’un qui ne se rendra pas, ne se vendra pas, ne capitulera pas.

(À suivre…)

Le Capitaine.
Avril-mai 2026

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