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Palabra del Ejército Zapatista de Liberación Nacional

Oct092015

Le mur et la brèche. Premières notes sur la méthode zapatiste

Le mur et la brèche
Premières notes sur la méthode zapatiste

Le 3 mai 2015.
Bonjour, bonsoir à ceux qui écoutent et qui lisent, quels que soient leur calendrier et leur géographie.

Mon nom est Galeano, sous-commandant insurgé Galeano. Ma naissance, le 25 mai 2014, s’est faite collectivement, malgré moi et malgré d’autres. Comme l’ensemble de mes compañeras et compañeros zapatistes, je me cache le visage pour me montrer, et je le montre pour me cacher. À moins d’un an d’existence, le commandement m’a déjà assigné le travail de postier, de vigie et de sentinelle à l’un des postes d’observation de cette terre rebelle.

Comme je ne suis pas habitué à parler en public, moins encore devant tant de personnes (ah — pardon, ce doit être un hoquet de panique sur scène), je disais, de personnes distinguées, je vous remercie de votre compréhension à l’égard de mes hésitations et balbutiements répétés dans cet art complexe et ardu de la parole.

J’ai pris ce nom, Galeano, à l’un de nos compañeros zapatistes, instituteur, organisateur, indigène, qui fut agressé, séquestré, torturé et assassiné par les paramilitaires avec l’appui d’une supposée organisation sociale : la CIOAC-Historique. Ce cauchemar, qui a mis fin à la vie de notre compañero maestro Galeano, a débuté à l’aube du 2 mai 2014. Depuis ce moment-là, nous, zapatistes, avons entrepris la reconstruction de sa vie.

Bien des mois après cette date, la nuit a envahi le Mexique d’en bas, en apposant un nouveau nom à la longue liste de la terreur : « Ayotzinapa ». Comme cela fut souvent le cas partout dans le monde, une géographie de ceux d’en bas se dessinait et se désignait à travers une tragédie planifiée et exécutée, c’est-à-dire un crime.

Nous avons déjà dit, par l’intermédiaire du sous-commandant insurgé Moisés, ce qu’Ayotzinapa continue de représenter pour nous, zapatistes. C’est avec leur permission et celle de tous les compañeras et compañeroszapatistes que je reprends leurs paroles.

Ayotzinapa, c’est la douleur et la colère, bien sûr, mais c’est plus que cela. C’est aussi l’entêtement tenace des familles et des compañeros des absents.

Certaines et certains de ces parents qui n’ont pas laissé tomber la mémoire nous ont fait l’honneur d’être présents ici, à nos côtés, en terre zapatiste.

Nous entendons la parole de Doña Hilda et de Don Mario, mère et père de César Manuel González Hernández, et nous profitons de la présence et des propos de Doña Bertha et de Don Tomás, mère et père de Julio César Ramírez Nava. Avec elles et eux, nous réclamons les 46 absents.

À Doña Bertha et à Don Tomás, nous demandons de transmettre ces propos aux autres parents des absents d’Ayotzinapa. Car c’est en pensant à leur lutte que nous avons lancé la pépinière qui démarre aujourd’hui.

Nous serions nombreux, parmi la Sexta et l’EZLN, à dire qu’on aurait préféré ne pas vous rencontrer de cette façon. Que par votre venue vous n’ayez pas à porter la douleur et la colère, mais un élan fraternel. Que le 26 septembre ne soit jamais arrivé, comme si le calendrier, d’un geste solidaire, avait sauté cette date, comme si la géographie s’était égarée et n’avait pas fait halte à Iguala, État du Guerrero, Mexique.

Mais si, suite à cette nuit de terreur, la géographie s’en est trouvée étendue, approfondie, si elle a rejoint les coins les plus reculés de la planète, si le calendrier s’est figé de stupeur devant cette date, c’est grâce à votre ténacité, à la grandeur de votre dignité et à votre engagement inconditionnel.

Nous ne connaissons pas vos enfants. Mais vous, nous vous connaissons. Nous souhaitons donc avant tout vous témoigner toute notre admiration et notre respect, d’autant plus en ce moment si douloureux et néanmoins porteur de solidarité que vous traversez.

On n’arrive certes pas à remplir les rues et les places des grandes villes. Mais chaque mobilisation, si modeste soit-elle, représente un investissement important pour l’économie déjà bien mal en point de nos communautés, comme l’est celle de millions de personnes, et qui pourtant tient le coup depuis deux décennies grâce à la rébellion et à la résistance. Je parle de nos communautés, puisque notre soutien n’est pas l’addition de soutiens individuels, mais une action collective, réfléchie et organisée. Vous êtes partie prenante de notre lutte.

Nous ne pouvons pas briller sur les réseaux sociaux ni faire parvenir votre parole au-delà de nos propres cœurs. Nous ne pouvons pas non plus vous aider économiquement, bien que nous sachions que ces mois de lutte ont affecté durement votre santé et vos conditions de vie.

Il se trouve qu’étant la plupart du temps en rébellion et en résistance on nous regarde avec crainte et méfiance. Certains mouvements, certaines mobilisations qui surgissent un peu partout préfèrent que notre sympathie sache rester discrète. Encore sensible au qu’en-dira-t-on médiatique, ils aiment mieux ne pas être associés d’une manière ou d’une autre aux « encagoulés du Chiapas ». Nous comprenons cette position et nous ne la contestons pas. Notre respect pour les rébellions qui pullulent dans le monde comprend de respecter leurs valeurs, leur cheminement, leurs décisions. Nous respectons, et nous ne restons pas indifférents. Nous sommes attentifs à chacune et à toutes les mobilisations qui affrontent le système. Nous essayons de les comprendre, c’est-à-dire de les connaître. Nous sommes les premiers à savoir que la connaissance mutuelle commence par le respect, et que la peur et la haine sont les deux faces du mépris, et naissent généralement de l’ignorance.

Bien que notre lutte ne soit pas bien grande, nous avons appris durant ces années, ces décennies, ces siècles. Nous voulons donc vous dire :

Ne croyez pas ceux qui vous disent que la sensibilité et la sympathie, le soutien, se mesurent au regard des rues bondées, des places combles, à la hauteur des tribunes, au nombre de caméras, de micros et de gros titres dans les journaux, ou de relais sur les réseaux sociaux.

L’immense majorité du monde et pas seulement au Mexique, est comme vous, sœurs, frères, parents des absents d’Ayotzinapa : des gens qui doivent se battre jour et nuit pour survivre. Des gens qui doivent lutter pour arracher à cette réalité de quoi subvenir à leurs besoins.

Ceux des gens d’en bas, hommes, femmes, autres, qui connaissent l’histoire qui vous fait tant souffrir, se sentent touchés par votre lutte pour la vérité et la justice. Ils la partagent, en découvrant dans votre récit le reflet de leur propre histoire ; parce qu’ils y retrouvent la douleur qu’ils portent, ils se reconnaissent dans votre colère.

La majorité d’entre eux n’est pas descendue dans la rue, ne s’est pas manifestée, n’en a pas fait un thème sur les réseaux sociaux, ni cassé de vitrine, ni incendié de voiture, ni crié des slogans, ni perturbé de discours politique, et ne vous a pas dit non plus que vous n’étiez pas seul•e•s.

Ils ne l’ont pas fait, tout simplement parce qu’ils n’ont pas pu le faire.

Mais ils respectent votre mouvement et l’entendent.

Ne baissez pas les bras.

Si ceux qui ont été un temps à vos côtés sont repartis, après en avoir tiré quelque avantage ou bien avoir vu qu’ils n’y gagneraient rien, leur cause n’en est pas moins douloureuse, noble et juste.

Assurément, votre chemin jusqu’ici fut ardu. Mais vous savez qu’il reste encore beaucoup à parcourir.

Je vous le dis, l’une des tromperies de ceux d’en haut est de convaincre ceux d’en bas que ce qu’on n’obtient pas facilement tout de suite, on ne l’obtient jamais. Ils veulent nous convaincre que les luttes longues et difficiles ne font que nous épuiser et n’aboutissent à rien. Ils brouillent le calendrier d’en bas avec celui d’en haut : élections, comparutions, réunions, rendez-vous avec l’histoire, dates commémoratives, qui n’ont comme effet que d’occulter la douleur et la colère.

Le système n’a pas peur des explosions, si massives et lumineuses soient-elles. Si le gouvernement tombe, il en a un autre dans son panier pour le remplacer. Ce qui le terrorise, c’est la persévérance de la rébellion et de la résistance d’en bas.

Car en effet, en bas, on suit un autre calendrier. Une marche d’un autre pas. C’est une autre histoire. C’est une autre douleur et une autre colère.

Un peu plus chaque jour, nous, ceux d’en bas, pourtant si différents et dispersés, sommes attentifs non seulement à notre douleur et à notre colère, mais aussi à poursuivre notre cheminement avec persévérance et à ne jamais nous avouer vaincus.

Croyez-moi, votre lutte ne dépend pas du nombre de manifestants, du nombre d’articles publiés, du nombre de mentions dans les réseaux sociaux, du nombre d’invitations que vous recevez.

Votre lutte, notre lutte, les luttes d’en bas en général, dépendent de notre résistance. De ne pas nous rendre, de ne pas nous vendre ni baisser les bras.

Bon, c’est notre avis, à nous, zapatistes. Il y aura sûrement des gens pour vous dire le contraire. On vous dira que c’est plus important d’être dans leurs rangs. Par exemple, que c’est plus important d’appeler à voter pour tel ou tel parti politique, parce que ça vous aidera à trouver les absents. Que si vous n’appelez pas au vote pour tel ou tel parti, d’une part vous aurez laissé passer une opportunité unique de retrouver ceux que vous cherchez, mais en plus vous serez responsables de la poursuite de la terreur dans le pays.

Vous voyez bien comme certains partis profitent des besoins matériels des gens ? Comme ils offrent des vivres, des fournitures scolaires, des cartes téléphoniques, des entrées de cinéma, des casquettes, des boissons et des friandises ? Il y a aussi ceux qui profitent des besoins affectifs des gens. L’espoir, avoir des amis et des ennemis, est un besoin qui a la cote, là-bas, en haut. L’espoir d’un grand changement, de l’avènement, enfin, du bien-être, de la démocratie, de la justice, de la liberté. L’espoir que les éclairés d’en haut utilisent pour fasciner les malheureux d’en bas et le leur vendre. L’espoir que la réponse à leurs attentes serait la couleur d’un produit qui se trouve dans le panier du système.

Ces gens-là, ils en savent peut-être plus que nous, les zapatistes. Ils sont savants, savantes. Et surtout, ils sont payés pour cela. La connaissance est leur métier, ils en vivent… et s’en servent pour tromper.

Ils sont plus savants que nous, et en parlant de nous, ils disent que nous appelons à l’abstention et que nous sommes sectaires (peut-être parce que nous, contrairement à eux, nous respectons les morts).

C’est si simple de rabâcher toujours les mêmes mensonges ! Ça coûte si peu de diffamer et de calomnier, puis de prêcher l’unité, l’ennemi principal, l’infaillibilité du pasteur, les insuffisances du troupeau.

Il y a longtemps de cela, les zapatistes ne faisaient pas de manifestation, ne criaient pas de slogan, ne brandissaient pas de pancarte, ne levaient pas le poing. Jusqu’au jour où nous avons marché. C’était le 12 octobre 1992, alors qu’en haut ils célébraient la « rencontre de deux mondes ». C’était à San Cristóbal de Las Casas, au Chiapas, au Mexique. En guise de pancarte, nous avions des arcs et des flèches, un silence sourd était notre devise.

Sans trop de vagues, la statue du conquistador est tombée. Peu importe s’ils l’ont relevée. Ils ne répandront plus jamais la peur de ce qu’elle représentait.

Quelques mois plus tard, nous sommes retournés dans les villes. Cette fois non plus, nous ne portions pas de pancartes ni même des arcs et des flèches. Ce matin-là, à l’aube, ça sentait le feu et la poudre. Ce sont nos visages que nous avons brandis.

Après quelques mois, quelques-unes, quelques-uns sont arrivés de la ville. Ils nous ont raconté les grandes manifestations, les slogans, les pancartes, les poings levés. Bien sûr, en ajoutant à chaque fois que si les petites et petits Indiennes et Indiens que nous sommes — car ils se préoccupaient de l’égalité de genre — nous survivions, c’était grâce à eux et elles, qu’en ville, ils avaient empêché le génocide des premiers jours de cette année 1994. Nous, les zapatistes, nous nous sommes demandé si avant 1994 il n’y avait pas déjà un génocide, s’il avait été empêché, si ces gens de la ville nous parlaient d’une quelconque réalité ou s’ils venaient juste présenter la facture. Nous, les zapatistes, nous avons compris qu’il y avait d’autres formes de lutte.

Ensuite, nous avons fait nos propres manifestations, nos slogans, nos pancartes et nous avons levé le poing. Depuis lors, nos manifestations ne sont qu’un pâle reflet de ce que fut cette aube de l’année 94. Nos slogans ont la rime désordonnée des chansons des campements guérilleros de la montagne. Nos pancartes sont élaborées au moyen d’un travail minutieux pour trouver des équivalents à ce qui, dans notre langue, s’exprime en un seul mot, et qui requiert, dans d’autres, les trois livres du Capital. Nos points levés saluent plus qu’ils ne menacent, s’adressant à l’avenir plutôt qu’au présent.

Pourtant, une chose n’a pas changé : nos visages se soulèvent.

Des années plus tard, ceux qui s’autodéfinirent comme nos créditeurs de la ville, exigèrent de nous que nous participions aux élections. Nous n’avons pas compris, car nous n’avons jamais exigé d’eux qu’ils se soulèvent en prenant les armes, ni qu’ils se rebellent contre le mauvais gouvernement, ni qu’ils honorent leurs morts pour la lutte. Nous n’avons pas exigé d’eux qu’ils se couvrent le visage, qu’ils taisent leur nom, qu’ils abandonnent famille, profession, ou amis en aucune façon. Mais les conquistadors modernes, en costume de gauche progressiste, nous ont menacés : si nous ne les suivions pas, ils nous laisseraient seules, seuls, et nous serions à leurs yeux coupables de l’arrivée au gouvernement d’une droite réactionnaire. Nous leur étions redevables, affirmaient-ils, et ils nous présentaient la facture en conséquence, sous forme de bulletin de vote.

Nous autres, zapatistes, nous n’avons pas compris. Nous nous étions soulevés pour nous gouverner nous-mêmes, pas pour être gouvernés. Ils se sont fâchés.

Par la suite, ceux de la ville ont encore manifesté, scandé des slogans, levé le poing et des pancartes, ils y ajoutent aujourd’hui des touits, des hashtags, des likes, des trenfing topics, des followers, dans leurs partis politiques, on y retrouve les mêmes que l’on trouvait hier chez la droite réactionnaire, à leurs tables, les assassins et les familles des assassins s’assoient et échangent, rient et trinquent ensemble aux gains obtenus, ou se lamentent et pleurent ensemble leurs postes perdus.

Pendant ce temps-là, nous, zapatistes, parfois nous manifestons aussi, nous crions des slogans invraisemblables ou bien nous nous taisons, parfois nous levons un poing ou une pancarte, le regard toujours présent. Nous disons que nous ne manifestons pas pour défier le tyran, mais pour saluer ceux qui les affrontent sous d’autres géographies, d’autres calendriers. Pour le défier, nous construisons. Pour le défier, nous créons. Pour le défier, nous imaginons. Pour le défier, nous grandissons et nous nous multiplions. Pour le défier, nous vivons. Pour le défier, nous mourons. Au lieu de faire des touits, nous faisons des écoles et des cliniques, au lieu de trending topics, des fêtes pour célébrer la vie et mettre la mort en déroute.

Sur la terre des créanciers de la ville, c’est encore le maître qui gouverne, sous un autre visage, un autre nom, une autre couleur.

Sur la terre des zapatistes, ce sont les peuples qui gouvernent et le gouvernement obéit.

C’est peut-être pour cette raison que nous, zapatistes, nous n’avons pas compris que nous devions être les suiveurs, et les leaders de la ville, eux, les suivis.

Et on ne le comprend toujours pas.

Peut-être bien que vous, nous, tout•e•s, nous obtiendrons la vérité et la justice que nous cherchons grâce à la charité d’un dirigeant entouré de gens aussi intelligents que lui, un sauveur, un maître, un chef, un patron, un pasteur, un gouvernant, et que cela se fera avec juste un minimum d’effort comme un bulletin dans l’urne, un touit, une présence dans une manifestation ou dans un meeting, une carte d’adhérent… ou bien en échange d’un silence face à la farce qui mime l’intérêt patriotique là où n’existe que la soif de pouvoir.

Certains ici, au sein de notre pépinière, apporteront une manière de voir qui induira peut-une réponse positive à cette question.

Nous, zapatistes, ce que nous avons appris, c’est que la réponse est non. Que d’en haut ne vient que l’exploitation, le vol, la répression, le mépris. C’est-à-dire que d’en haut nous n’obtenons que de la douleur. Et qu’en retour ils demandent, ils exigent qu’on les suive. Qu’on leur soit redevable de la publicité mondiale de votre situation douloureuse, qu’on leur soit redevable pour les places combles, les rues pleines de couleurs et d’ingéniosité. Qu’on leur soit redevable pour le travail de la police citoyenne qui a désigné, poursuivi et diabolisé les « anarco-infiltés-dégoûtants, pour les manifs bien policées, les articles de presse, les photos couleur, les critiques favorables et les interviews.

Nous, zapatistes, nous disons tout simplement :

N’ayez pas peur de vous retrouver sans ceux qui n’ont jamais réellement été avec vous. Ce sont eux qui ne le méritent pas. Ceux qui viennent à vous et votre douleur comme vers un spectacle étranger, qui plairait ou non, mais dont ils ne feront jamais vraiment partie.

Ne craignez pas d’être lâchés par ceux qui ne cherchent ni à vous accompagner ni à vous soutenir, mais juste à vous administrer, vous dompter, vous dominer, vous utiliser puis se débarrasser de vous.

Craignez seulement d’oublier votre cause et d’abandonner la lutte.

Car tant que vous tenez, que vous résistez, vous pourrez compter sur le respect et l’admiration de nombreuses personnes au Mexique et dans le monde entier.

Comme avec Adolfo Gilly.

Ce que je vais vous révéler maintenant n’était pas prévu initialement. La raison en est qu’Adolfo Gilly de même que Pablo Gonzalez Casanova avaient dit qu’ils ne seraient certainement pas là pour raison de santé. Mais Adolfo est ici, et nous lui demanderons de transmettre cette partie du message à Don Pablo.

Feu le SupMarcos racontait qu’une fois quelqu’un lui a reproché les attentions particulières de l’EZLN envers Don Luis Villoro, Don Pablo Gonzalez Casanova et Don Adolfo Gilly. L’argument qu’il opposait se fondait sur les différences entre ces trois personnes et le zapatisme, alors que l’EZLN ne manifestait pas une déférence similaire envers des intellectuels qui étaient cent pour cent zapatistes. J’imagine que le Sup alluma alors sa pipe et rétorqua : « Tout d’abord, les divergences avec eux ne concernent pas le zapatisme en tant que tel, mais certaines positions qu’il assume à propos de certaines questions. Deuxièmement, personnellement j’ai vu ces trois personnes face à mescompañeras et compañeros chefs. Des intellectuels de renom, et d’autres moins prestigieux sont venus ici. Ils sont venus et chacun a dit ce qu’il avait à dire. Bien peu d’entre eux ont parlé avec les commandantes et commandants. Ce n’est qu’avec ces trois-là que j’ai vu mes chefs parler et écouter d’égal à égal, dans une relation de confiance et de camaraderie réciproque. Comment ont-ils fait ? Je n’en sais rien, c’est à eux qu’il faudrait le demander. Par contre, je sais à quel point il est difficile de parvenir à échanger et être écouté par mes compañeras et compañeros chefs, dans le respect et l’estime mutuelle. C’est plus que difficile. Troisièmement, tu te trompes si tu penses que les zapatistes cherchent des miroirs, des clameurs et des applaudissements. Nous apprécions et nous estimons les différences de pensée, lorsqu’il s’agit de pensées critiques et argumentées, et pas ces futilités qui pullulent aujourd’hui au sein du progressisme illustré. Notre critère pour apprécier des idées n’est pas leur convergence avec les nôtres, mais leur capacité à nous faire avancer et à provoquer la réflexion, et surtout si elles rendent fidèlement compte de la réalité. Pourtant, ces trois personnes ont effectivement soutenu des positions différentes voire contraires aux nôtres en diverses occasions.

Mais ils n’ont absolument jamais été contre nous. Malgré les aléas de la mode, ils nous ont toujours accompagnés.

Leurs arguments souvent contraires aux nôtres ne nous ont pas convaincus, certes, mais ils nous ont aidés à comprendre des idées et des positionnements différents, dont l’évaluation se fait au regard du réel et non pas d’un jury auto-institué par l’université ou le militantisme. Provoquer la pensée, la discussion, le débat, c’est quelque chose que nous, zapatistes, nous estimons au plus haut point.

Nous avons donc de l’admiration pour la pensée anarchiste. Bien sûr, nous ne sommes pas anarchistes, mais les questionnements posés par l’anarchisme sont de ceux qui provoquent et ravivent les idées, de ceux qui font réfléchir. Et il me semble que de ce côté, mais pas uniquement, la pensée critique orthodoxe, si je puis dire, a beaucoup à apprendre de la pensée anarchiste. Par exemple, la critique de l’État en tant que tel est portée depuis bien longtemps par la pensée anarchiste.

Mais pour en revenir à nos trois gaillards, affirma le Sup à ceux qui demandaient une rectification zapatiste, lorsque l’un d’entre vous pourra s’asseoir face à mes compañeras et compañeros sans qu’elles et ils craignent vos moqueries, votre jugement, votre condamnation ; quand vous réussirez à leur parler avec équité et respect ; quand vous les regarderez en compañeros et compañeras et pas comme des juges étrangers, que vous les « affectionnerez », comme on dit ici ; ou quand votre pensée, sans coïncider forcément avec la nôtre, nous aidera à discerner le fonctionnement de l’Hydre, nous amènera vers de nouvelles questions, ouvrira de nouveaux chemins, nous fera penser, ou encore lorsque vous pourrez expliquer ou impulser une analyse sur un aspect concret de la réalité, alors seulement vous verrez que nous avons aussi à votre égard les quelques attentions que nous avons envers eux.

En attendant, ajouta le SupMarcos, avec l’humour acide qui le caractérisait, abandonnez votre jalousie hétéro-patriarcale, mondialiste, reptilienne et sectaire.

Je vous ai fait part de cette anecdote qui m’a été rapportée par le SupMarcos, car il y a quelques mois, lors de la visite d’une délégation des familles de ceux qui luttent pour la vérité et la justice pour Ayotzinapa, l’un des papas nous a raconté une réunion avec le mauvais gouvernement. Je ne sais plus si c’était ou non la première. Don Mario nous a raconté que les fonctionnaires sont arrivés avec leurs papiers et leur bureaucratie, comme s’il s’agissait d’un simple changement de matricule, et pas d’une disparition forcée. Les familles étaient à la fois effrayées et en colère, elles voulaient s’exprimer mais le bureaucrate qui leur faisait face arguaient que seuls pouvaient s’exprimer ceux qui avaient été enregistrés, et il cherchait à les intimider. Don Mario raconte qu’un homme d’un certain âge les accompagnait, « un sage », diraient les zapatistes. Cet homme a surpris tout le monde en tapant du poing sur la table et en élevant la voix pour exiger qu’on laisse la parole aux parents qui voulaient s’exprimer. Don Mario nous a dit, à peu de choses près : « Ce monsieur n’a pas eu peur, et la peur s’est envolée pour nous aussi, nous avons parlé et depuis, nous n’avons plus cessé de le faire. » Cet homme qui, vert de rage, a fait face à la négligence gouvernementale, aurait pu être une femme ou un•e autre, et je suis sûr que n’importe lequel d’entre vous aurait fait pareil en de telles circonstances, mais il se trouve que c’était Adolfo Gilly.

Compañeros des familles,

C’est à cela qu’on fait allusion lorsqu’on parle de ceux qui sont avec vous sans vous voir comme une marchandise à acheter, vendre, échanger ou voler.

Comme lui, il y en a d’autres, qui ne frappe pas du poing parce qu’ils ne sont pas devant la table, mais qui sont là.

En tant que zapatistes, nous avons aussi appris que rien ne s’obtient vite et facilement, ni ce qu’on mérite ni ce dont on a besoin.

Car l’espoir, en haut, est une marchandise, mais en bas, c’est une lutte pour se convaincre d’une chose : nous allons obtenir ce que nous méritons et nécessitons, parce qu’on s’organise et qu’on lutte pour cela.

Notre destin n’est pas le bonheur. Notre destin est de lutter, de lutter toujours, à toute heure, à tout moment, en tout lieu. Peu importe si le vent nous est favorable. Peu importe si nous avons le vent et tout le reste contre nous. Peu importe que la tempête arrive.

Car, croyez-moi, les peuples originaires sont des habitués de la tempête. Et ils sont là, et nous sommes là. Nous, qui nous nommons les zapatistes. Depuis plus de trente ans nous payons le prix de ce nom-là, à la vie à la mort.

Nous sommes riches de cette persistance au-delà de tout et de tous ceux d’en haut qui se sont succédé sur les calendriers et les géographies, on ne le doit pas à des individus. On le doit à notre lutte collective et organisée.

Si quelqu’un se demande envers qui les zapatistes seraient redevables de leur existence, de leur résistance, de leur rébellion et de leur liberté, la vraie réponse sera : « PERSONNE ».

Car c’est ainsi que l’individualité qui supplante et s’impose, en faisant mine d’orienter et de représenter le collectif, est annihilée par ce dernier.

Par conséquent, nous vous affirmons aujourd’hui, vous les familles qui cherchez la vérité et la justice, que lorsque tous se seront retirés, PERSONNE resterons.

Une part de ce PERSONNE, la plus petite peut-être, c’est nous, les zapatistes. Mais il y a beaucoup plus de monde.

PERSONNE, c’est celui qui fait tourner la roue de l’histoire. C’est PERSONNE qui travaille la terre, qui manœuvre les machines, qui travaille, qui lutte.

C’est PERSONNE qui survit à la catastrophe.

Mais peut-être que nous nous trompons, que le chemin que l’on vous offre de l’autre côté est celui qui vaut vraiment la peine. Si vous pensez ainsi et que vous en décidez ainsi, vous ne recevrez pas notre condamnation, notre rejet ni notre mépris. Soyez assurés, quoi qu’il en soit, de notre affection, respect et admiration.

Aux familles des Absents d’Ayotzinapa,

Il est tant de choses que nous ne pouvons faire ni vous donner.

En revanche, nous avons notre mémoire, forgée par des siècles de silence et d’abandon, de solitude, dans la peau de celui qui est agressé par des couleurs différentes, des drapeaux différents, des langues différentes. Mais toujours par le système, ce satané système qui est au-dessus de nous, à nos dépens.

Les mémoires obstinées ne remplissent peut-être pas les places, ne gagnent ni n’achètent des postes au gouvernement, ne prennent pas de châteaux, ne brûlent pas de voiture ni ne cassent de vitrines, n’élèvent pas de monuments dans les musées éphémères des réseaux sociaux.

Les mémoires obstinées n’oublient pas, c’est ainsi qu’elles luttent.

Les places et les rues se vident, les postes et les gouvernements finissent, les palais s’écroulent, les véhicules et les vitres se remplacent, les musées moisissent, les réseaux sociaux courent dans tous les sens, prouvant ainsi que la frivolité, à l’image du capitalisme, peut être massive et simultanée.

Pourtant, il arrive des moments où la mémoire est la seule chose à laquelle s’accrocher.

En ces moments-là, sachez que nous sommes là, nous, zapatistes de l’EZLN.

Car la mémoire tenace des zapatistes est d’une autre nature. Elle ne tient pas seulement les comptes des douleurs et des colères passées, en brossant sur son cahier les cartes des calendriers et des géographies qu’en haut on a oubliés.

Le mur et la brèche

En tant que zapatistes, notre mémoire se penche aussi vers l’avenir. Elle désigne des dates et des lieux.

S’il n’y a pas de point géographique pour ce lendemain, nous commençons à rassembler des brindilles, des cailloux, des lambeaux de vêtements et de chair, des os et de la boue, et on commence à construire une île artificielle ou plutôt une barque plantée au centre de ce lendemain, juste là où point aujourd’hui la tempête.

Si dans le calendrier qu’on connaît aujourd’hui on ne trouve pas une heure, un jour, une semaine, un mois ou un an, on se met à rassembler des fractions de seconde, de courtes minutes, et on les insère en douce dans les brèches qu’on ouvre dans le mur de l’histoire.

S’il n’y a pas de brèche, alors bon, on se met à coups d’ongles, de dents, de pieds, de poings et de tête, avec le corps entier jusqu’à ce que l’histoire se trouve blessée par nos propres plaies.

Il arrive parfois que quelqu’un passe à côté et voie la ou le zapatiste s’acharnant contre le mur.

Il arrive que celui qui passe ainsi devant nous soit quelqu’un qui croit savoir. Il s’arrête un instant, hoche la tête d’un air désapprobateur, juge et condamne : « Ce n’est pas ainsi que vous abattrez ce mur. »

Parfois, très rarement, un•e autre passe, s’arrête et regarde, comprend, regarde ses pieds, ses mains, ses poings, ses épaules, son corps, et décide : « Ici, c’est bien » ; si son silence était audible, on pourrait l’entendre, alors qu’il inscrit une marque sur le mur impassible, puis se met à cogner.

Celui qui croit qu’il sait revient, puisque son chemin est fait d’allées et venues, comme pour passer en revue ses sujets. Il voit l’autre plongé dans cette même tâche obstinée. Il lui semble qu’il y a là suffisamment de monde pour être écouté, applaudi, acclamé, voté et suivi. Il parle beaucoup, et dit aussi peu : « Vous n’abattrez jamais ce mur de cette façon, il est indestructible, éternel, interminable. » Lorsqu’il le considère opportun, il conclut : ce que vous devriez faire c’est chercher comment administrer ce mur, en changer la garde, le rendre un peu plus juste et aimable. Je vous promets de le radoucir. De toute façon, nous serons toujours de ce côté-ci. Si vous continuez comme ça, vous ne ferez que le jeu de l’administration actuelle, du gouvernement et de l’État, peut importe car le mur, c’est le mur, vous m’entendez ? Il sera toujours là.

Quelqu’un d’autre s’approchera peut-être, observera en silence et conclura : « Au lieu de s’acharner contre le mur, vous devriez comprendre que le changement est en chacun de nous, on a juste besoin de pensées positives, regardez, quelle coïncidence, j’ai justement en main cette religion, cette mode, cette philosophie, cet alibi qui vous servira. Peu importe que ce soit ancien ou nouveau. Venez, suivez-moi. »

Pour répondre à cela, ceux qui s’attaquent au mur obstinément sont maintenant mieux organisés, forment des collectifs, des équipes, tournent et organisent la relève. Il y a de grosses équipes, des minces, des grandes et des petites. Là-bas, il y en a des sales, des moches, des mauvais et des vulgaires ; il y en a aux grosses têtes, aux gros pieds, certains ont les mains cornées par le travail, il y a les hommes, les femmes, les autres, qui mettent la main, le corps, la vie à la pâte.

Ils s’y mettent comme ils peuvent, avec acharnement.

Avec un livre, un pinceau, une guitare, une platine, un verre, une houe, un marteau, une baguette magique, un crayon. Bon, il y en a même qui frappent le mur avec un « pas de chat » [1]. Et comme on pouvait s’y attendre, la danse se propage. Quelqu’un apporte une marimba, un clavier ou un ballon, et chacun son tour… bon, vous imaginez.

Le mur, comme si de rien n’était. Il reste impassible, puissant, immuable, sourd, aveugle.

Les médias commerciaux arrivent : ils prennent des photos, filment, s’interviewent entre eux, consultent des spécialistes. La spécialiste unetelle, dont la seule qualité est d’être étrangère, déclare du haut de son regard transcendant que la composition moléculaire de la matière dont le mur est constitué résisterait même à une bombe atomique, qu’il faut en conclure que ce que fait le zapatisme est complètement improductif et devient finalement un complice du mur (une fois hors antenne, la spécialiste demande au journaliste qui l’a invitée de mentionner son unique ouvrage, en espérant qu’il se vende).

Le défilé de spécialistes se poursuit. La conclusion est unanime : l’effort est inutile, le mur ne s’écroulera jamais. Soudainement les médias courent pour interviewer ceux qui proposent une administration plus « humaine » du mur. Le tumulte des caméras et des micros produit un drôle d’effet : ceux qui n’ont ni arguments ni suiveurs semblent avoir beaucoup des deux. Un grand discours émouvant. Un article en témoigne. Les médias commerciaux repartent alors qu’ils ne prêtaient attention à ce que disait ce candidat, ce leader ou cet expert, mais à leurs smartphones qui sont, évidemment plus intelligents que la personne de l’entretien et puis il y a un tremblement de terre là-bas, puis le fonctionnaire untel était corrompu, puis James Bond est arrivé au Zocalo, le combat du siècle a attiré des millions de gens, peut-être parce qu’ils ont cru qu’il opposait les exploiteurs aux exploités.

La ou le zapatiste, personne ne l’interroge. Si on le faisait, elle ou il ne répondrait peut-être pas, ou bien expliquerait les raisons de son absurde obstination : « Je ne cherche pas à abattre le mur, juste à y ouvrir une brèche. »

Ce n’est pas dans les livres déjà écrits, mais dans ceux qui ne le sont pas encore, mais déjà lus par des générations, que les zapatistes ont su qu’une brèche se referme si on arrête de la creuser. Le mur se reconstitue de lui-même. Ils doivent donc poursuivre sans relâche, pour élargir la brèche et surtout, pour éviter qu’elle ne se referme.

La ou le zapatiste sait aussi que le mur change d’apparence. Il est tantôt comme un grand miroir qui reflète la destruction et la mort, comme si rien d’autre n’était possible. Tantôt le mur se déguise agréablement et sa superficie dévoile un paysage paisible. Tantôt encore, il est dur et gris, comme pour nous persuader de son impénétrable solidité. La plupart du temps, le mur semble être une gigantesque marquise où se répète le mot P-R-O-G-R-È-S.

Pourtant, la ou le zapatiste sait que c’est un mensonge, que le mur n’a pas toujours été ainsi, elle ou il sait comment on l’a construit, elle ou il connaît son fonctionnement, ses duperies, et sait aussi comment le détruire.

Le supposé caractère omnipotent et éternel du mur ne l’inquiète pas. Elle ou il sait que les deux sont faux. Ce qui compte maintenant, c’est la brèche, qu’elle ne se referme pas, qu’elle s’agrandisse.

Car la ou le zapatiste sait aussi ce qu’il y a de l’autre côté du mur.

Si on le lui demandait, il ne répondrait rien, mais il sourirait comme pour dire « tout ».

À l’occasion d’une relève, les Tercios Compas, qui ne sont ni des médias, ni libres, ni autonomes, ni alternatifs, ni quel que soit le terme, mais des compas, s’adressent avec fermeté à ceux qui frappent le mur.

Si tu penses qu’il n’y a rien de l’autre côté, pourquoi veux-tu percer une brèche dans le mur ?

Pour voir, répond la ou le zapatiste, sans cesser de gratter.

« Et pour quoi veux-tu voir ? » insistent les Compañeros Immédias, qui sont les seuls qui restent après le départ de tous les médias. Et comme pour le certifier, ils portent sur leur maillot la légende « Quand les médias s’en vont, il reste les Immédias ».

Évidement, ils se sentent un peu mal à l’aise du fait d’être les seuls à poser des questions au lieu de s’en prendre au mur avec leur caméra et leur enregistreur ou « ce fichu trépied dont j’ai finalement compris à quoi il peut bien servir ».

Sans tarder, les Immédias reposent la question, quitte à retenir de tête la réponse parce que l’enregistreur et la caméra ont rendu l’âme, et le trépied n’en parlons pas. Ils insistent donc : mais pourquoi tu veux voir ?

« Pour m’imaginer tout ce qu’on pourra faire demain », répond la ou le zapatiste.

Lorsque la ou le zapatiste a dit « demain », il pourrait bien avoir parlé d’un calendrier perdu dans un temps à venir, d’ici des millénaires, des siècles, des décennies, des lustres, des années, des mois, des semaines, des jours… ou bien demain ? Demain ? Vraiment demain ? T’es sérieux ? Mais je ne suis pas prêt du tout !

Tout le monde n’est pas passé sans s’arrêter.

Tout le monde n’est pas venu pour juger, absoudre ou condamner.

Il y en a eu, si peu qu’ils tenaient au creux d’une main.

Ils sont restés là, à regarder en silence.

Ils sont restés.

Rarement, ils profèrent un « mmh… » semblable à celui qu’expriment les plus anciens de nos communautés.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le « mmh » n’exprime pas le désintérêt ni le détachement. C’est plutôt une sorte de « je suis là, je t’écoute, je te regarde, continue ».

Ces hommes et ces femmes sont déjà d’un certain âge, ils ont la sagesse que les compas reconnaissent aux anciens, ils nous rappellent que les calendriers effeuillés au fil des luttes nous apportent raison, sagesse et discrétion.

Parmi eux, il y en avait un, qui est toujours là. Il se joint parfois aux matchs de foot qu’organise le commando anti-mur pour continuer à frapper un moment dans le ballon, avant de s’attaquer au clavier de la marimba.

Comme d’habitude, lors de ces matchs, personne ne demande de nom. Les un•e•s les autres ne s’appellent ni Juan, ni Juana, ni Krishna. On est identifié par le poste qu’on occupe. « Hey, le gardien ! Passe ici, milieu de terrain ! Résiste en défense ! Vas-y, l’attaquant ! Par ici, l’avant-centre ! On entend le tapage du gardien de but, les vaches sont indignées de voir leur nourriture ainsi piétinée par les allées et venues des équipes.

Aux abords du terrain, une enfant soucieuse cherche à enfiler des bottes en caoutchouc qui sont visiblement trop grandes pour elle.

Et toi, comment tu t’appelles ? demande un homme à la petite.

« Moi, défense zapatiste », dit la fillette en forçant l’expression du visage comme pour dire : « Si tu ne veux pas mourir, va-t-en. »

L’homme s’efforce de ne pas rire et sourit simplement.

La fillette cherche certainement à recruter des éléments pour gronder celui qui perd.

Ici, l’équipe qui gagne va s’attaquer au mur, et ceux qui perdent continuent de jouer « jusqu’à ce qu’ils apprennent », dit-on.

La fillette a déjà constitué une partie de l’équipe et s’en vante auprès de l’homme.

« Celui-là, c’est un avant-centre », dit-elle en montrant un petit chien de la couleur indéfinie de ses plaques de boue et qui remue la queue avec enthousiasme. « S’il commence à courir, il peut aussi bien s’arrêter, il s’en va jusque là-bas », dit la fillette en désignant l’horizon caché par le mur.

« Il ne manquerait plus qu’il oublie le ballon, dit-elle l’air de s’excuser, parce que parfois il repart dans l’autre sens, le ballon d’un côté et le chien avant-centre de l’autre. »

« Celui-là, c’est le gardien, on dit aussi le concierge, je crois », dit-elle en désignant cette fois un vieux cheval.

« Mon travail, explique la fillette, c’est d’empêcher le ballon de passer, regardez-le, il est borgne, il lui manque un œil, le droit, c’est pour ça qu’il regarde toujours en bas à gauche, si le tir arrive par la droite, il ne le remarque même pas. »

« Alors maintenant, il n’y a pas toute l’équipe. Il manque le chat… bon, plutôt le chien. Celui-là… comment s’appelle-t-il, c’est différent, un genre de chien qui miaule, un genre de chat qui aboie. J’ai cherché dans un livre d’herboristerie le nom de ce genre d’animal. J’ai pas trouvé. Pedrito a dit que le Sup aurait dit qu’on appelle ça un chat-chien.

Mais il ne faut pas trop le croire, Pedrito, parce que… » La fillette se retourne de part et d’autre pour vérifier que personne ne puisse l’entendre, puis elle dit à l’homme en secret : « Ce Pedrito, c’est un supporter de l’équipe America. » Une fois plus en confiance, elle ajoute : « Son père est supporter de l’équipe chivas et il se fâche. S’ils se disputent, sa mère donne une tape à chacun et ils se calment tout de suite, mais Pedrito répond toujours, que “la liberté, d’après les savatistes” et je ne sais pas quoi encore. »

Il sera « zapatiste », corrigea l’homme. La fillette ne l’écoute pas, Pedrito l’a énervée et il doit payer.

« Bon, alors toi, qu’importe ton nom, et le chat-chien là, tu te dis, est-ce qu’il sait jouer ? »

« Il sait », répondit-elle.

« Comme l’ennemi ne voit pas s’il est chien ou chat, il passe vite d’un côté à l’autre et zou ! y a but ! On a presque gagné l’autre jour, mais le ballon est parti tout là-haut, l’heure de boire le pozol et on a arrêté le match. Bon je te dis ça, mais le chat-chien lui, il sait. C’est autre chose, ce chat-chien-là, il a son œil jaune comme ça. »

L’homme en reste pantois. La fillette a décrit une couleur de ses mains. L’homme, mais il n’avait jamais encore rencontré quelqu’un qui décrive une couleur d’un simple geste. Mais la fillette est à mille lieues de donner des cours de phénoménologie de la couleur, et continue de parler.

« Mais le chat-chien n’est pas là pour l’instant, ajouta-t-elle, d’un air attristé. Je crois qu’il est parti faire le prêtre, on m’a dit qu’il est allé à un séminaire contre ce foutu capitalisme coriace. Tu sais comment ça marche, ce foutu capitalisme coriace ? Bon, écoute, je vais te faire l’explication politique. Ce foutu système t’attrape de tous les côtés. Il mord de partout, il avale tout et s’il a trop grossi, il vomit, et recommence à se goinfrer. Tout ça pour dire qu’en bref ce maudit capitalisme est insatiable. C’est pour ça que je lui ai dit, moi, au chat-chien, ça rime à quoi d’aller faire le curé à un séminaire ? Comme s’il allait m’écouter ! Mais vous croyez qu’un chat-chien peut être prêtre ? Non, hein ? Même avec beaucoup de buts et malgré son œil jaune, pas moyen, hein ? Tu imagines un chat-chien te marier, même avec son œil jaune ? Impossible hein ? Donc quand on se mariera avec mon mari, pas de curé, seulement à la municipalité autonome, et encore, c’est juste pour le bal, sinon même pas la peine. Juste pour régulariser ça et qu’on nous regarde pas de travers. C’est entre moi et mon ça-là-comme-on-dit, et si mon mari ne convient pas alors bon vent les corbeaux qui te crèveront les yeux. Ma grand-mère, elle dit ça, elle est très âgée, mais elle s’est battue le 1erjanvier 1994. Tu sais ce qui s’est passé ce jour-là ? Ben après je te chanterai une chanson qui raconte tout ça très bien. Pas maintenant, ça va être notre tour de jouer et il faut se préparer. Mais pour pas te laisser sans réponse, ce jour-là on a dit à ces satanés mauvais gouvernements qu’on n’en peut plus, ça va bien, ça suffit leurs conneries. Ma grand-mère dit que tout ça c’est grâce aux femmes, que sans elles, les maris eux n’auraient rien fait, qu’on ferait peine à voir aujourd’hui. Bon, je n’ai pas de mari en vue pour le moment, les hommes sont parfois des abrutis, tu sais. Et je suis encore une enfant. Mais je sais que bientôt ils vont me regarder les hommes, mais moi je ne vais pas papillonner, j’irai franco, je vais comme qui dirait me faire respecter mais s’il dépasse les limites, je ne suis pas défenseuse zapatiste pour rien, je lui mets une claque [2] et ciao, en tant que femme zapatiste, on devra me respecter. Bien sûr, il ne va pas comprendre tout de suite, je lui mettrai quelques claques jusqu’à ce qu’il comprenne ce que c’est que les femmes zapatistes. »

L’homme a suivi avec attention la tirade de la fillette, bien plus que le chien couvert de boue, parti on ne sait où. À l’entendre, il n’a pas souri ni pu se remettre de sa surprise.

« On va y arriver, s’enthousiasmait la fillette, ça prend du temps, mais on va y arriver. »

L’homme mit un certain temps à saisir que la fillette parlait de son équipe. D’ailleurs est-ce bien le cas ?

Mais la fillette scrutait l’homme d’un regard de chasseur de tête, et suite à quelques « mmh », elle lui lança soudain : « Et toi, comment tu t’appelles ? »

Moi ? dit l’homme, qui se doutait que la fillette ne demandait ni son arbre généalogique ni le blason de sa famille, mais une position.

Après avoir parcouru mentalement l’éventail des possibilités, il répondit : « Je m’appelle ramasseur de balles. »

La fillette resta figée, impressionnée par la pertinence de cette position.

Après y avoir réfléchi quelques instants, elle dit à l’homme, comme pour lui prouver l’importance qu’elle lui accordait.

« Ramasseur de balles, vous n’êtes pas n’importe qui, hein ! Si la balle s’en va par là-bas, vers les hautes herbes, laisse tomber ! Personne ne veut y aller, c’est trop sauvage par là-bas, des épines partout, des chardons, des araignées, même des serpents… ou alors le ballon arrive dans le ruisseau et on ne l’attrape pas facilement parce qu’il est emporté par le courant, il faut donc courir pour la rattraper, la balle. Donc ramasseur de balles, ça compte, c’est important. Sans ramasseur de balles, pas de match. Sans match, pas de fête, sans fête, pas de danse, sans danse, pas de prétexte pour me coiffer et me mettre des pinces à cheveux de toutes les couleurs, alors », dit l’enfant, en sortant de son cabas des barrettes d’une invraisemblable palette de couleurs.

« Ce n’est pas n’importe qui, celui qui ramasse le ballon », répète la fillette à l’homme en le serrant dans ses bras, comme pour lui transmettre par ce geste l’importance qu’elle accordait au collectif et à la place de chacun dans une équipe.

« Je l’aurais bien fait, moi, mais j’ai trop peur des araignées et des serpents. J’ai même fait un cauchemar l’autre jour à cause d’une sale bête de serpent que j’ai croisée dans le champ. »

L’homme garde un sourire aux lèvres.

Le match se termine, la fillette n’a pas rassemblé l’équipe à houspiller et s’est endormie à même le sol.

L’homme se lève et enfile sa veste, car le soir pointe et le sol se rafraîchit. Il risque de pleuvoir.

Un milicien s’en revient avec les identifications demandées par le conseil de bon gouvernement. L’homme attend son tour.

Finalement, on l’appelle et il s’approche pour récupérer son passeport qui porte l’inscription « République orientale de l’Uruguay ». À l’intérieur, la photo d’un homme qui a l’air de se dire « mais qu’est-ce que je fais ici ? », à côté de laquelle on peut lire « Hughes Galeano, Eduardo Germán María ».

« Dites-moi, demande le milicien, vous avez pris Galeano comme nom de lutte à cause du compa sergent Galeano ? »

« Oui, je crois bien », répond l’homme en reprenant son passeport d’un air dubitatif.

« Ah bon, dit le milicien, c’est bien ce que je me disais. »

« Et dites-moi, votre pays, c’est où exactement ? »

L’homme regarde le milicien zapatiste, regarde le mur, regarde les gens qui s’acharnent sur la brèche, regarde les enfants qui jouent et dansent, la fillette qui essaie de parler avec le chiot, avec un cheval mutilé et avec ce petit animal qui pourrait bien être un chat ou un chien, puis répond avec résignation : « C’est ici aussi. »

« Ah bon !, dit le milicien, et vous, qu’est-ce que vous faites ? »

« Moi ? » répond l’homme embarrassé, en ramassant son sac à dos.

Soudain il répond en souriant, comme dans un éclair d’illumination : « Je suis ramasseur de balles. »

L’homme est déjà loin pour l’entendre lorsque le milicien zapatiste murmure avec admiration : « Dites-donc, ramasseur de balles ! c’est pas n’importe qui. »

Une fois en formation, le milicien dit à l’un d’entre eux : « Dis, Galeano, aujourd’hui j’ai rencontré un homme qui a pris ton nom. »

Le sergent Galeano répliqua d’un large sourire : « Non, mon ami, c’est pas possible ! »

« Mais je t’assure ! dit le milicien, d’où aurait-il sorti ce nom, sinon ? »

« Bon, et que fait-il ? » demanda le sergent des milices et maître d’école Galeano.

« Il ramasse les balles », dit le milicien, en partant précipitamment pour arriver à temps pour boire du pozol.

Le sergent des milices Galeano prend son carnet de notes et le range dans son cabas en maugréant : « Ramasseur de balles, comme si c’était si simple. N’importe qui ne peut pas ramasser les balles. Pour être ramasseur de balles, il faut beaucoup de courage, comme pour être zapatiste, et n’importe qui ne peut pas être zapatiste, même si finalement, on ne sait pas qu’on est zapatiste… jusqu’à ce qu’on s’en aperçoive. »

Vous ne me croirez peut-être pas, mais ce que je vous ai raconté est arrivé il y a à peine quelques jours, quelques semaines, quelques mois, quelques années, quelques siècles, alors que le soleil d’avril giflait la terre, non pour l’offenser, mais pour la réveiller.

Aux frères et sœurs des familles des Absents d’Ayotzinapa,

Votre lutte est maintenant une brèche dans le mur du système. Ne laissez pas se refermer Ayotzinapa. Par cette brèche, vos enfants respirent, mais aussi des milliers de disparu•e•s qui manquent à ce monde.

Pour que cette brèche ne se referme pas, pour que cette brèche s’amplifie, s’élargisse, vous pourrez compter sur nous, zapatistes, dans cette lutte commune pour transformer la douleur en colère, la colère en rébellion, la rébellion en lendemain.

SupGaleano
Mexique, le 3 mai 2015.

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